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A quoi rêve un moine le soir au fond des bois ?

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A quoi rêve un moine le soir au fond des bois ?

Message  Zorvan le Mer 9 Mai - 14:59

Il avait tout quitté pour une quête guidée par l'amour, il pouvait donc comprendre ce qui poussait Ötis. Le chemin n'avait pas été simple pour l'homme non plus. Les renoncements auraient pu être douloureux s'ils n'étaient désiré par son coeur. Il était devenu ce Dévoreur de Temps, titre sous lequel il se plaisait à se présenter aux apprentis voyageurs. Lorsqu'il revint avec un équipement qu'il avait choisi humble et succinct pour ne pas heurter la modestie du moine, il le trouva allongé, habillé et lavé de frais, parlant presque pour lui-même. Ainsi il voulait savoir qui était l'homme qui l'invitait dans une nouvelle voie et exprimait avoir choisi Blue Hospel. Le grand voyageur, après être réapparu hors de la grange pour ne pas l'effrayer, avait poussé la porte puis s'était approché.

- Nommez-moi Dévoreur de Temps. Mon identité première importe peu pour le moment et dans ce qui nous liera. Je suis celui qui va vous conduire dans cet endroit où vous devez passer pour accomplir votre cheminement. Voici un chaud manteau, une timbale, une assiette en fer blanc, une gourde en peau. Je me suis permis d'ajouter un petit carnet et un crayon, sait-on jamais, si vous aviez envie de compulser quelques pensées.

Il déposa le paquetage à côté du moine qui s'était redressé puis levé.

- J'espère que vous êtes assez reposé. Nous devons partir à présent. J'ai d'autres voyageurs en attente à écouter, d'autres voies à leur ouvrir qui vont m'obliger à écourter cette première rencontre mais vous pourrez toujours me joindre par la pensée et je viendrais. Mettez ce manteau, il vous sera utile pour le voyage.

Il posa doucement la main sur l'épaule du franciscain qui s'était hâté de suivre son conseil et tenait le reste du ballot contre lui. Ils glissèrent dans les méandres de l'infini avec une soudaineté auquel rien n'aurait pu préparer le dévot. Pour en adoucir les cahots, il lui tint fermement le bras. Un biceps sec et long, forgé par la privation et les errances. Il n'allait pas se remplumer ni perdre ses muscles dans les temps à venir, le moine. Le Dévoreur imaginait bien les sentiments et émotions violentes qui devaient agiter le coeur du religieux. Terreur, peur soudaine de s'être laissé fourvoyer par le Malin ou bien au contraire, exultation proche de l'extase d'être persuadé de vivre une révélation divine. Qui pouvait savoir la force de la conviction qui habitait cette âme ? Lui-même l'apprendrait au fil du parcours de la nouvelle recrue. Il avait déjà lu bien des contradictions sur le visage d'albâtre. Colère et questionnement, crainte et admiration. Tout cela s'était peint tour à tour sur les traits marqués. L'instinct du grand voyageur lui disait qu'il avait affaire à une âme droite. La flamme de le Foi n'avait pas vacillé dans le regard. L'homme était habitué aux épreuves. Il allait voir comme il ferait face à celle-ci. Le grand livre des époques et des multitudes de destinées défilait sous leurs yeux, pouvant donner une sensation d'ivresse difficilement surmontable propice à l'égarement fatal. Aussi tenait-il bien son moine lorsqu'ils heurtèrent la matrice inattendue de l'Antichambre.

- Nous voilà arrivés. Ne vous retournez pas et fixez cette paroi ondoyante et visqueuse. C'est la porte du monde de Zorvan. Lui aussi connait une forme d'isolement et de réclusion. Ne vous frappez pas de son verbe rare et abrupte. Il est très seul et peut-être moins fait que vous pour l'accepter. Nous nous reverrons plus vite que vous ne croyez je pense. Prenez soin de vous et restez vous même. Ne vous égarez pas sur des chemins hasardeux. Que votre coeur vous guide.

Il le poussa avec fermeté mais sans agressivité aucune, comme un père pousserait son enfant vers une épreuve nécessaire à le faire grandir.


*********

Ici ou là, au fond ou tout près de la porte, une part de Zorvan restait toujours en alerte, guettant un frémissement de l'entrée. Il glissa telle une ombre vers le seuil mouvant et en vit dépasser un manteau de bure brun. Il tira sur la manche et trouva un être qu'il aurait pu prendre pour un frère du savant dont il était devenu complice. A un détail près, celui -là l'était déjà.Tout blanc. L'individu aux longs cheveux noirs marmonna en guise de bienvenue.

- Qu'on ne vienne pas encore dire que c'est moi. Celui-là, il est arrivé comme ça.


Il fixa sans aménité le nouveau venu et plongea son regard d'encre dans les yeux délavés. Hochant lentement la tête, il se frotta la barbiche et croisa les bras, plongé dans une intense réflexion. Il finit par en sortir et s'exclama:

- Je me demande bien ce qu'il veut faire de toi. Enfin, ça le regarde. Nous avons à discuter un peu toi et moi. Je sais bien qu'il t'a donné le choix. Tu crois sans doute avoir fait le plus évident parce qu'un monde paradoxal te semblait artificiel encore plus que celui des rêves et que tu as appris qu'il ne faut pas revenir sur ses pas sauf pour faire actes de contrition face à ses erreurs. Je te comprends. J'aurai fait le même choix. Mais je suis pas moine, moi. Tu vas te faire du mal à rêver, tu ne crois pas ? Enfin c'est toi qui voit... Allons-y !

Le silencieux flash lumineux des portes d'Aparadoxis et du champ des oublis agaça Zorvan lorsqu'ils passèrent devant. On ne pourrait pas espérer varier un peu. C'était d'un lassant ces éclairs de lumière. De petites clochettes ou des trompes bien sonores seraient plus divertissantes. Oui, les trompes, ce serait encore mieux. Il pourrait s'amuser à voir sursauter les pauvres diables tombés entre ses pattes. Il s'arrêta devant Blue Hospel et se tourna vers le franciscain qui suivait, un air indéchiffrable sur le visage. Celui-là lui faisait concurrence. Moins expressif qu'un macchabée. C'était peu-être qu'un passage ou alors il était en train de prier tout le panthéon.

- Ecoute-moi bien p'tit père, Ötis, c'est bien ça ? On est arrivé. Je viens avec toi, mais je ne pourrais absolument pas intervenir si ça tourne mal. Méfies-toi bien parce que tes actes ici, auront des conséquences sur la suite de ta vie. Enfin, si jamais tu sors vivant de l'Antichambre. Ajouta-t-il grimaçant.

Que le nouveau soit un croyant, un saint ou autre, il s'en fichait. Il n'avait pas l'intention de lui mâcher le travail. Il allait devoir prendre ses rêves en pleine face et les assumer. Après tout, il avait choisi de venir en suivant l'autre aux grandes bottes. Il roula intentionnellement des yeux ronds et furibards au pauvre gars. Il n'eut pas besoin de le pousser qu'il avança de lui-même à travers la porte. " Il apprend et comprend vite, c'est déjà ça."

De l'autre côté, ils se trouvèrent sur un chemin de campagne. Zorvan soupira. Il allait encore falloir éviter les bouses. Il rit singulièrement en voyant Ôtis rapetisser sans même s'en rendre compte et retrouver une taille qui le menait pas plus haut que sa hanche à lui. Il le regarda. Il avait plutôt une jolie frimousse. C'était le vécu qui avait marqué les traits du franciscain. Il était curieux de voir comme la plupart des enfants affichaient une moyenne au niveau de la douceur du visage, hormis quelques exceptions qui avaient dès le début soit un physique très ingrat, soit une tête d'angelot. Ötis gamin était un angelot tout à fait acceptable, pas des plus purs et beaux mais assez convaincant pour plaire. Bon, il y avait déjà la pâleur et la dépigmentation de la peau, des cheveux et pire, de l'iris qui pouvait faire un drôle d'effet. Mais Zorvan en avait vu des moches et des pas beaux. Celui-là était loin de les égaler. Le petit dût se pousser à l'arrivée d'une charrette. Il alla presque rouler dans le fossé tandis qu'elle passait à travers le gardien sans aucun dommage ni pour le véhicule, ni pour le porteur du long manteau. Derrière ses touffes d'herbe, Ötis marmot ne manquerait pas d'en ouvrir une bouche démesurée à gober des crapauds.

- Hé oui, il faut bien que ma situation ait des avantages !

Le guide se rangea sur le bord du chemin, moins pour en éviter la circulation que pour permettre à l'enfant d'avoir un air normal. Il le laissa se secouer les vêtements. Ce qui était très drôle et cela amusait toujours Zorvan c'est qu'il n'était plus habillé pareil. Encore heureux cependant. Il hocha la tête en se moquant de lui-même à imaginer un gamin de six ans dans un manteau de moine grande taille. Le blondinet platine remonta le talus l'air désemparé. Il lança à Zorvan un regard empli de questionnement. Car s'il était dans le monde du rêve dans sa peau d'enfant, son esprit lui, était un curieux mélange de celui d'alors et de celui qui l'habitait avant de franchir la porte de Blue Hospel. L'homme en noir savait trop que pas mal de candidats devenaient dingues rien que devant cette incohérence. Ötis le voyait donc et il était le seul à le pouvoir. Pour toute réponse à son regard interrogateur, il eut droit à un haussement d'épaule.

Une charrette ralentit à sa hauteur puis fit mine de repartir. Une voix criarde s'échappa de derrière la bâche en toile d'un crème douteux.

- J'te dis t'arrêter, Henry! Espèce de sac à vin! t'arrive même pas à conduire la carriole comme il faut!

Le visage d'une femme plantureuse, dont la mise était assortie à la voix, apparut alors que sa main grassouillette soulevait un pan de la tenture. Elle sauta avec une souplesse étonnante du chariot. Après avoir réajusté son corset d'un geste ample et vulgaire, elle s'approcha en claudiquant du gamin.

- Comment qu'tu t'appelles mon mignon ? Faut pas rester seul au bord du chemin. Des voleurs d'enfants ça se voit tous les jours. J'parie qu't'as faim ? Tu veux venir manger du ragoût de Mam'zelle Hortense ? Où qu'sont tes parents ? J'parie qu'tu t'es perdu à la foire de Saint Apollinaire! On y va ! On peut t'aider à les rejoindre. Quand c'est moi qui mène les ch'vaux, sont 'achement rapides.

Le conducteur avait sauté à bas de son siège et s'approcha à son tour. Il glissa à l'oreille de sa compagne:

- Mais t'vois donc pas qu' c'est un gueux, à sa mise ? Ma po'v fille , qu'est te veux qu'on en fasse ? Personne nous donnera récompense de l' ram'ner !

Mademoiselle Hortense donna un élégant coup de coude dans les côtes bien grasses de son compagnon.

- C'est toi qui est bête, l'homme! Y nous f'ras toujours un bon commis. Y surveillera si les gens d'armes viennent pendant qu'on fait nos affaires. lui répondit-elle tout bas avec force de clins d'oeil expressifs. Allez viens mon p'tit! Y sera pas dit qu'Hortense au grand coeur laisse un gamin sur le bord du chemin! Tiens, je fais des vers! Comme l'autre et sa rose là avec sa mignonne. Gloussa-t-elle en lâchant un pet violent.

- Ouais c'est t'y as plutôt qu't'as les vers, non ? En tout cas ça la sent pas, la rose ... Rétorqua le gros homme en se tapant sur les cuisses et en faisant mine de s'éventer. Allez, viens gamin on va t'aider à trouver ta famille. Mentit-il à son tour.

Zorvan évita ostensiblement de croiser le regard du petit. Ne pas pouvoir intervenir pour aider les sujets qu'on lui confiait le laissait totalement indifférent sauf en de rares cas. Et assister à la détresse d'un enfant en faisait partie. Il savait que l'esprit de l'Ötis de six ans risquait de conditionner plus fortement sa décision, pour peu que ce répugnant couple de maquereaux lui laisse le choix, de les suivre ou pas, que celui du moine car il était plus enfant que moine à présent. Mais quoiqu'il en soit, le gardien ne pouvait en rien intervenir. Le destin d'Ötis adulte se trouvait désormais entre les mains d'un enfant égaré et abandonné.




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Re: A quoi rêve un moine le soir au fond des bois ?

Message  Invité le Lun 4 Juin - 22:22

L’homme pâle se tenait non loin de lui, distant mais chaleureux à la fois. Il était lentement entré par le murmure du brouillard. Quelque chose était effacé en lui, il était présent oui mais c’était l’ombre d’un homme qui voulait s’oublier qui faisait face au moine. Dévoreur de Temps, ce n’était pas un nom, ce n’était pas un titre ni même une fonction. Peut-être était-ce ce qu’il se souvenait être, tel le brumeux reflet dans un miroir pour artiste en quête de son propre portrait. Il ne cherchait pas à se faire connaître ou à se rendre reconnaissable en son unicité non. Il ne partageait tout simplement plus que cette infime partie, cette cicatrice invisible qui était devenu son être entier.

Ötis récupéra les biens qu’il lui confia. Il pensa un instant qu’il put les avoir subtilisés mais ce n’était pas là un grand mal pouvant l’empêcher de dormir, leur route devait être longue et elle devait être difficile pour que l’étranger se montre si précautionneux. Le moine estima que le silence valait mieux. L’homme en noir apprécia une dernière fois l’état des lieux et son voyageur avec un œil plutôt satisfait. Pourtant, cela ressembla à un adieu et Ötis laissa échapper son étonnement.

-Nous ne voyageons pas ensemble ?

Il n’était pas d’un naturel très bavard et il savait prendre le temps de trouver réponses à ses questions tout seul mais il fallait reconnaître qu’il avait jusque là cru que le voyageur et lui feraient un bout de chemin côte à côte. Le moine avait le front tiré, contrarié, les épreuves en solitaire, il les connaissait. Il comptait sur l’étrange messager pour le mettre au défi et l’engager sur la voie du salut. Tout serait plus compliqué sans sentier à suivre. Qu’importent le monde et ses saisons, qu’importent l’univers et ses tourments, Ötis était en paix avec son cœur de mortel, un cœur humble et périssable. S’apprêtant à lui répondre sans doute, le Dévoreur s’agita et posa sa main sur son épaule. Cela aurait pu être un geste amical, pour soutenir une parole explicite mais au lieu de cela, le monde se scinda dans une violence incommensurable.

Ötis ne se sentit pas bouger, non ce n’était pas lui, c’était le monde. Ses yeux s’étaient plantés dans ceux du dévoreur dont la lueur surnaturelle aurait du le terrifier. Son corps avait le vertige et la stupeur absolue de son esprit s’était logée dans le tréfonds de ses viscères. Avait-il chaud ? Froid ? Il percevait ce qui les entourait, un étrange tunnel immatériel. Il aurait pu chercher mille mots pour décrire ses parois mais le seul mot était celui du temps. Cela pouvait-il se matérialiser un jour, en un instant ? C’était pourtant cela, le temps, un paysage et une musique entremêlés. La poigne du guide était forte et le moine réalisa lentement la dimension de son pouvoir. Cela l’effraya un bref instant, mais Dieu n’en voulait pas aux ignorants. Il apprenait, il suivait cette créature fut-elle divine ou démoniaque, elle était, tout simplement.

Le visage du religieux se détendit alors, acceptant sans mal la nouvelle réalité. Tout était étrange et surnaturel mais tout l’était pour lui. Dieu était plus concret que la morsure du froid alors son esprit, bercé par les plus mystiques épopées, n’en était que plus épanoui. Voilà que lui, la main blanche était plongé dans les secrets de son Créateur et voilà que lui, aurait peut-être des choix et des décisions à prendre… il en était ému. Sa tête tournait, son corps souffrait mais l’émotion le tiraillait plus fort. Sans doute que l’environnement le poussait dans des retranchements qu’il ignorât mais enfin, tout se figea. Le Dévoreur le scrutait avec méfiance mais profonde bienveillance. Non Ötis n’avait pas peur et non Ötis ne pouvait pas lui faire peur.

C’était un havre sans fondement. Ce n’était pas de matière ni de spiritualité c’était un espace inconnu. Le Dévoreur articula quelques mots et Ötis réalisa comme ses mots étaient lointains et comme finalement son corps avait souffert du voyage. Il n’était pas très stable, il n’était pas tout a fait en phase avec l’étrange créature. Ötis se mordit légèrement la lèvre et dut faire un véritable effort de concentration pour coller bout à bout les mots de la phrase du voyageur. Ainsi ils se séparaient et le moine était bien incapable de le saluer. La direction fut donnée et le religieux encore sonné ne résista pas aux ordres d’un être bien plus élevé que lui.

Était-ce de la lumière qui transperçait dans ces tentures douteuses ? Était-ce doux ou bien humides ? Les pupilles du moine fixaient le jeu des halos avec sévérité avant de sentir un souffle, un appel qu’il crut venir de son propre instinct. Ses pas le firent se mouvoir sans qu’il n’en prenne grande connaissance et soudain, il se sentit partir, chuter… Non, ses pieds n’avaient pas failli, on l’avait seulement attiré au-delà de ce qui aurait pu être une porte. Curieusement, l’apparence d’un homme brun, très terrien lui tira un petit sourire. Ötis sentait ses sens lui revenir et il entendit presque distinctement les paroles de l’inconnu. Ce qu’il voulait faire de lui ? Oh le créateur ne devait pas espérer grand-chose et quand bien même eut-il eu un espoir à confier en son serviteur le plus fidèle, pourquoi se serait-il donné la peine de se justifier ? Ce fut donc un moine silencieux plein de certitudes qui suivit un sombre personnage un peu morose.

Les portes qu’ils dépassèrent s’agitèrent mais Ötis ne leur prêta pas grand intérêt comme s’il en avait déjà vues auparavant. Cela n’était pas le cas non mais le Dévoreur avait dit de ne pas se retourner, Zorvan marchait vite et son cœur à lui savait que ce couloir n’était que les prémices de ses propres épreuves. Non Ötis n’était pas curieux des choses les plus élémentaires. Le ténébreux lui fit face, il était un peu plus fracassant que le Dévoreur mais lui au moins, voyagerait avec lui.

-J’en suis honoré. C’était les premiers mots qu’il lui adressa. Faisons en sorte que ma vie comme ma mort ne soit une perte de temps pour personne alors. Il lui rendit un petit sourire qui se voulait presque bienveillant quand bien même Zorvan était loin d’être un individu que l’on devait réconforter.

Sentant l’instant propice, Ötis s’avança au travers de la porte. Le paysage était poussiéreux, le parfum des hautes herbes lui piquait le nez et bientôt il tomba sur le côté d’une route pour éviter une furieuse voiture. Zorvan fut traversé de toute part sans être le moins du monde blessé et Ötis en fut émerveillé. Comme le Créateur était magnifique au travers de ses enfants. Le moine se redressa tant bien que mal et tapota ses vêtements. Il se leva raide comme un piquet, ahuri par la taille de ses mains, par ses vêtements… ciel même ses pieds ! Il était un gamin ! L’albinos releva la tête et il reconnut la route, l’instant. Était-ce là un rêve ? Non, un odieux cauchemar.

Une voiture freina pourtant, il y avait de la circulation en ce jour. Il craint furtivement ses mauvais souvenirs mais non ce n’était ni la bourgeoise de son passé ni même sa mère. Son crâne était martelé par des millions de questions, l’envoyé divin suivait la scène sans vouloir s’en mêler et Ötis ne trouva mot à répondre. Il pouvait bien passer pour un timide, son cœur lui, tambourinait pour comprendre en quoi la porte des rêves lui offrait cette alternative-ci. L’homme intervint à son tour, intéressé et puant. Le moine ne craignait pas ces gens là, il ne craignait pas de finir par trouver son intérêt là où les autres semblaient croire au leur. Aussi, il monta sans trop rechigner dans leur charrette, s’essuyant d’un revers de manche sale une joue déjà noircie et humide. Il ne s’était pas aperçu qu’ il n’avait pu retenir ses sanglots. Il savait pourtant qu’il ne retrouverait pas ses parents mais son cœur, sans consulter sa raison s’évertuait à l’imbriquer malgré lui dans la réalité qu’il traversait.

La voiture fila vite et le moine docile retrouva de sinistres sensations enfouies. Ses yeux ne cherchèrent pas Zorvan qu’il sentait non loin de lui. Il n’était pas d’humeur à cela et il n’arrivait pas à se souvenir combien il fallait être déterminé.. et froid.
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Re: A quoi rêve un moine le soir au fond des bois ?

Message  Zorvan le Lun 25 Juin - 23:20

L'intérieur du chariot était divisé en deux parties séparées par une simple tenture de drap bourru. Zorvan voyait le dedans sans y apparaître, flottant invisible au dessus de la carriole qui filait bon train. La grosse femme et son homme avaient pris place sur la banquette extérieure pour profiter du "beau soleil" comme elle disait en glapissant. Ötis était donc seul dans le petit espace derrière les conducteurs. Le drap s'écarta et deux magnifiques yeux noirs tombèrent sur l'enfant. Ils semblaient deux éclats de nuit à la douceur du velours, frangés de cils charbonneux qui sur toute autre fille auraient été d'un effet vulgaire. Mais, à elle, ils donnaient juste l'aura d'une madone. Ils fixaient à présent l'enfant en souriant, bien que la bouche silencieuse demeura marqué d'un pli résigné. Le visage en son ensemble était un tableau composé de gravité et de tristesse mais les yeux noirs semblaient dotés d'une humeur qui leur était propre et dans cet immédiat, ils se réjouissaient presque secrètement, aurait-on pu dire. Une main diaphane tendit un morceau de pain au garçon. Mais comme s'il était destiné à une autre personne, elle agitait le quignon vers l'épaule du moinillon. L'Ötis enfant semblait plus mobile dans ses expressions que l'homme mûr, comme si les muscles de son visage, en prenant des années avaient accusé les longues heures de méditation silencieuse et immobile en se figeant dans l'impassibilité. Le retour à l'enfance l'avait libéré de ce carcan et son visage juvénile exprimait une sorte de fascination pour la beauté qui venait de s'incarner par l'embrasure du rideau, éclairant d'un soleil exaltant l'intérieur pouilleux de la charrette. Zorvan savait. Il savait ce que le moine n'avait pas encore vu et qu'il aurait pourtant du percevoir lorsqu'un rayon oblique et traître de l'astre diurne avait balayé l'alcôve miteuse pour venir caresser le visage à l'ovale parfait. Elle n'avait pas baissé les yeux ni détourné son regard mais juste souri timidement à la chaleur du rayon.

Peut-être qu'Ötis avait compris dans le fond car il saisit doucement le morceau de pain et effleura les doigts fins qui tressaillirent. A ce moment la mère maquerelle se retourna et fit des yeux ronds avant de hurler.

- Céciliaaaa! Ne dilapide pas le bien de la famille! Il aura à manger quand il aura fait sa part.


- T'sais ben que ça sert à rien mon Hortense, de m'estourbir les escoutilles à crier comme un girafe! Elle est sourde comme un pot à moutarde. Met l'y donc un baffron! grommela l'homme en se curant l'oreille avec son majeur comme pour en extirper un bouchon.

Ce fut fait. La main grassouillette vint gifler l'icône de beauté qui ne chercha pas à esquiver sa punition. Les yeux noirs brillèrent d'un éclat de peine que peu d'hommes pourraient oublier, dussent-ils vivre une éternité. Les cils s'ourlèrent de perles de cristal et se baissèrent sur leur chagrin puis le rideau retomba laissant le jeune garçon devant son écran crasseux et jaunâtre.
Zorvan se matérialisa, assis en tailleur face à Ötis , pour mieux scruter les émois que la situation faisait surgir dans l'esprit déjà adulte ancré dans un corps d'enfant, avec des réactions d'enfant. Elle avait quoi ? Peut-être quinze ans ? La beauté d'une femme déjà et la fragilité d'une fleur. Le guide détourna son regard de celui trop limpide du moinillon, pour fixer le bout de ses grandes bottes d'arpenteur de couloirs. Zorvan des temps jadis et oubliés, aurait exterminé des armées entières pour l'amour des yeux noirs, sans même aimer celle à qui ils appartenaient, juste pour la fougue et l'exaltation de la cause. Il aurait éventré dame Hortense et son gueux ou les aurait étouffés en les gavant de leur ragoût avant de les exposer en plein soleil, les tripes à l'air. Zorvan avait voulu mourir pour de tels yeux mais ce Zorvan là n'était plus. Il voulait savoir ce que le moine redevenu enfant sans engagement de foi dans son corps pouvait faire dans une telle situation. Pendant que son regard perçant se relevait vers Ötis qui regardait son guignon de pain d'un air hébété, les deux vils continuaient à converser.

- Quelle insolente quand même! Donner notre pain à un inconnu ramassé dans le ruisseau. On lui retiendra sur sa part qu'elle va gagner. Renchérit la femme.

- C'est heureux qu'elle a un joli minois, et tout ce qui faut avec. Elle va nous rapporter. Dans les garnisons, les filles jeunes et en bon état, c'est prisé. Se félicita le gueux.

- Pis elle risque pas de raconter des indiscrétions sur notre compte. On a fait une affaire, j'te dis.

- C'est tout bénéfice. Notre bon seigneur l'a privée de tout ce qui pourrait nous faire du tort et l'a dotée de tout ce qui peut nous faire profit. Dieu nous aime. C'est parce qu'on est bons ! Trop bons. Puis se retournant vers Ötis, le maquereau ajouta en riant de tous ses chicots. T'entends ça l'avorton ? T'es tombé chez la crème des femmes et des maquignons, on sera comme père et mère pour toi.

Zorvan plissait les yeux en regardant le jeune garçon qui lui jetait un regard perdu. Le gardien renifla d'un air sombre. Il n'aimait pas tellement ce qu'il devait faire mais il devait le faire. C'était la loi de Blue Hospel. Les cahots de la charrette changèrent de nature, indiquant qu'ils étaient arrivés sur une voie pavée. Elle ralentit bientôt et s'immobilisa. La gueuse se tourna en soufflant vers l'intérieur de la carriole.

- Maître Henry va aller voir le garde. Pendant ce temps tu restes bien caché toi, le gosse. Après qu'on aura l'autorisation de rester par le capitaine, tu descendras du charroi et tu feras le guet. T'auras ta part à faire pour surveiller les rondes sur les remparts pendant que Cécilia reçoit ses visites. Nous on va aller manger un bout à l'auberge du coin et on te rapportera les restes des cuisines si t'es un bon p'tit gars et que tu sais bien surveiller et donner l'alerte si une patrouille passe. Tu t'endors, on est pris et t'es pendu avec nous. On risque notre vie pour apporter plaisir à ces braves guerriers. C'est-y pas qu'on est des serviteurs du très Haut ? Si t'obéis, on te retrouvera même tes parents.

Le gardien haussa les sourcils devançant toute réaction de la part de l'enfant. Ötis devait bien avoir compris aux éclats de voix et de métal s'entrechoquant qu'ils n'étaient pas arrivés à la foire de Saint Apollinaire mais dans une place d'armes dont le donjon projetait des ombres sur la toile du chariot. Derrière le drap de séparation, une silhouette se découpait. Celle d'une femme peignant ses longs cheveux. Une litanie s'éleva dans l'air froid, pure, triste à mourir, portée par une voix qui ne tremblait pas.

- Ferme-la, Cécilia! On te demande pas de faire la chanson. Tu ferais pleurer un bourreau avec tes gémissements! T'aurais pas pu être complètement muette ? Gueula le maquereau qui revenait du poste de garde, en tapant un grand coup dans la caisse du chariot.

Il remonta sur le siège du conducteur et passa sa tête à la barbe hirsute par l'ouverture puis fit signe à Ötis de descendre de voiture et d'aller se poster vers la tête des chevaux.

- Tu vois le gars qui attend vers la herse, là-bas. C'est notre premier visiteur. Regarde là haut maintenant, gamin. Le jeu est simple. Tu dois faire signe au type d'avancer quand la ronde est passée sur le rempart. Pas avant. S'il se fait prendre, lui comme nous, on est tous morts. T'as compris ? Ajouta-t-il en secouant le gosse par les épaules.

Zorvan, quant à lui, était déjà descendu du chariot et restait aussi impassible qu'il est possible, indifférent au crachin qui s'était mis à tomber sur cette fin de journée. Dame Hortense aussi était descendue et elle se tenait tout à côté de lui, sans soupçonner sa présence. Heureusement que le gardien ne pouvait être sensible à son haleine pestilentielle. Il avait déjà envie d'occire cette hideuse projection qu'il avait lui-même intimé à la matrice du monde des rêves, pour tester un moine qui voulait voyager. La maquerelle pesta que les choses prenaient trop de temps et que sa mine se mouillait sous la pluie, qu'elle n'allait ressembler à rien en arrivant à la taverne. Lui aussi était pressé que l'enfant se décide ou que le gueux se décide à le décider. Trop d'attente risquerait d'user sa patience quant à cette épreuve qui l'écoeurait dans sa nature malgré qu'il fût résolu à mener sa mission. Il y en avait de plus pénibles que d'autres. Il préférait encore regarder des rùs massacrer des byzantins ou un fils tramer contre son père que de devoir tester la Foi d'un homme en proposant une autre forme de rédemption. Alors que "Maître Henri" extirpait Ötis de la charrette, le propulsant dans la boue, Zorvan fit apparaître dans une flaque proche, un poignard dont la lame noire joua avec le reflet du soleil couchant. Ötis ne pouvait pas la manquer.
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Re: A quoi rêve un moine le soir au fond des bois ?

Message  Invité le Ven 13 Juil - 15:32

Le temps se couvrait mais il ne faisait pas encore trop froid. Ötis n’était qu’une partie infime de lui-même. Il était là, maître de son esprit mais il sentait l’horreur des émotions vives. Que c’était pénible ! Oh oui, qu’il était pénible de devoir tout faire pour se taper soi-même sur les doigts. Pouvait-on éduquer l’enfant que nous eûmes été ? Il était terrible de constater que s’il contrôlait encore ses lèvres pour ne pas prononcer quelques bêtises, il bouillonnait ardemment, tel un cœur à vif. Il tenta pour le coup de retrouver un peu de calme intérieur et lorsque les voix des deux adultes se confondaient enfin, le jeune moine ne s’en soucia plus. Il devait se concentrer oui et trouver une raison à sa venue ; s’il était dans les méandres d’une de ses vies, il avait des choses à y comprendre !

Soudain, il sentit une attraction, un picotement dans la nuque et il tourna légèrement le visage vers l’arrière du chariot. Deux bijoux d’encre le fixaient avec tout autant de tendresse que de curiosité. Le soleil intervint alors pour mieux détailler l’espionne : une jeune femme ou une fille peut-être. Le minois était fin mais encore généreux de juvéniles pommettes. Sa main se faufila jusqu’à la hauteur du petit garçon et lui présenta un bout de pain mais l’enfant, encore surpris par cette apparition n’osa pas bouger tout de suite. La jeune créature insista néanmoins et le moine finit par attraper le petit morceau sans réussir à quitter du regard cette si jolie demoiselle. Il y avait un tel contraste entre la crasse autour d’eux et la pureté de ses gestes… La brusque remontrance de la mégère ne lui permit pas de retenir un petit cri de surprise. Il rattrapa de justesse le pain qui manqua de passer par-dessus bord. La dame se dressa rapidement et gifla sans hésiter la douce. Son beau visage s’ouvrit alors à d’autres horizons d’expression. Entre innocence et volupté venait de s’ajouter une once de souffrance et de fatalité. Ötis resta bouche-bée quelques bonnes secondes avant de serrer contre lui le morceau de pain qui coûtait visiblement très cher. Zorvan apparut à ses côtés, telle une brume familière, mais le moine ne fit plus grande attention à lui. Il avait envie de pleurer mais ne savait pas pourquoi. Il y avait quelque chose d’injuste dans tout ça. Il aurait du se sentir coupable mais l’homme en lui était déjà là, préférant admirer la profondeur qui avait creusé l’âme de cette fille plutôt que de la plaindre. Après quelques instants et petites larmes écoulés, il mordit dans le pain. Le réconfort de ses quelques bouchées était grand. Le gamin buvait les paroles de ses deux conducteurs et pensa rapidement que la fille devait être une simple d’esprit qui ne savait parler et qui devait bien souvent les mettre dans l’embarras. Pour preuve, il avait même eu le droit de garder le quignon. Ces gens là étaient censés, cela se voyait et ils lui adressaient la parole, ils ne voyaient même plus comme il était blanc. L’enfant était sensible à ce genre d’attention. Ötis approuva alors naturellement d’un geste de tête lorsqu’ils estimèrent l’amour que Dieu leur portait. Oui Dieu les aimait, Ötis n’en doutait pas mais il ignorait que les truands eux, déduisait cela de la condition de la jeune Cécilia.

La fine équipe trouva enfin la fin du voyage. Le moine s’étonna de ne rien reconnaître et de ne plus avoir déjà grand souvenir du trajet. Depuis combien de temps avaient-ils roulé ? Où devaient-ils se rendre déjà ? Il grogna pour lui-même de n’être qu’un enfant et jeta un regard noir en direction de Zorvan. Il était amoindri par sa faute et sa patience commençait déjà à s’ébrécher. La femme tenta d’expliquer des choses à l’albinos qui n’arriva pas à tout remettre dans l’ordre une fois les ordres émis. Il devait rester là ?... Ce qu’il avait surtout compris c’est qu’il pouvait mourir et cela avait accéléré son cœur alors que cette alternative ne l’inquiétait généralement pas. Soudain, son estomac se serra et il sentit les sanglots pointer. On venait d’évoquer ses parents et l’enfant ne réussit pas à contenir ses tourments. Hortense sembla ne même pas remarquer, ne craignant sans doute pas le scandale d’une demi-portion effondrée. Ötis n’était pas seulement inquiet non, il était complètement déchiré par l’absence des siens. Le monde se scindait une fois encore sur la plaie de son passé mais par la grâce de Dieu, une mélodie légère et poignante vint adoucir les spasmes de l’angoisse. Il tourna vivement la tête vers l’arrière de la charrette mais très vite le Maître la fit s’interrompre. Ainsi Cecilia n’était pas totalement muette, juste simplette. Il regardait danser son ombre par le tissu. Il émanait d’elle plus de légèreté que dans tout ce qu’on aurait jamais pu prêter au moine, aussi jeune put-il être. Henri indiqua finalement à Ötis de se poster à ses côtés pour lui expliquer de nouveaux commandements. Cela valait mieux, il ne se souvenait plus de ce que la femme attendait de lui. La menace de mort ayant balayé, sitôt prononcée, ce qu’il était supposé faire. Les règles étaient simples et le gamin acquiesça sans broncher. Peut-être aurait-il du ouvrir la bouche car cela ne sembla pas suffire et l’homme le secoua avec une certaine violence. Il ne se rendait sans doute pas compte de sa force à l’encontre d’un si jeune garçon, le petit finit par chuter dans une flaque que la récente pluie venait de ranimer. La crasse humide couvrit la sèche et l’enfant ne trouva pas tout de suite de prise stable pour se relever. La dame soufflait de plus en plus fort et l’homme râlait davantage. Ötis redressa enfin la tête de sa boue et aperçut une petite lame à sa portée. Il s’en empara rapidement alors que les deux tourtereaux s’éloignaient pour leur taverne.

Debout sur ses petites jambes, il essuya le couteau sur un carré sec de son pantalon et resta quelques secondes émerveillé d’avoir un si bel objet en sa possession. C’était là une distraction bien suffisante pour panser l’agitation de son esprit. Le moinillon ne s’accablait pourtant pas de son nouveau sort ni ne rendait coupable ses ravisseurs. Tout avait raison d’être en ce monde. Il recula vers l’arrière du chariot et tira sur un pan de tissu pour découvrir sa belle inconnue aux jolies mélodies. Elle ne le remarqua pas tout de suite car elle était occupée à s’apprêter. L’enfant n’avait pas compris mais l’homme lui, venait de réaliser car là sous ses yeux, une enfant comptait se donner en femme.
Ötis recula de quelques pas et se sentit cruellement impuissant. L’ignorant n’était pas coupable. Cette fille était simple mais devait-elle souffrir outre mesure pour cela ? Il entendit des bruits de bottes, croisa le regard de Zorvan avant d’apercevoir l’ombre de la ronde sur les hauteurs des remparts. Il devait faire signe.. l’enfant se sentit presque étouffé par la responsabilité qui lui incombait. Est-ce qu’elle était heureuse de ça ? Cécilia… La sagesse du moine l’honora alors d’une belle vision : une vierge honorée dans sa pureté par un époux converti, une âme chantant pour braver la mort au-delà de l’outrage… Ötis se sentit alors investi d’une nouvelle mission. Il passa sa tête dans la toile.

-Je serai l’ange.

Elle le regarda mais il n’attendit pas la moindre réponse de sa part pour repartir vers la pénombre. Il avait de toutes manières vraiment intégrer qu’elle ne parlait pas. Il devait la laisser agir, tester l’âme de celui qui viendrait la rencontrer et s’il n’entendait rien de la parole du Seigneur alors il abattrait son courroux. Le prêtre se sentit trembler plus que de raison, un corps si jeune pour un esprit si déterminé n’était pas toujours en parfaite symbiose. Le jour déclinait et les couleurs mourraient aussi vite que la langue obscure gagnait sur les pavés. La ronde s’éloignait enfin et le gamin agita le bras en direction de l’inconnu dissimulé. Le moine était confiant et indestructible avec son poignard rangé dans son pantalon malgré la contradiction des nerfs de son petit corps. Le gars approcha et toisa l’enfant avec mépris, était-ce à ces gueux qu’il devait faire confiance ? Au moins, il ne remarqua pas quel petit spectre il avait sous les yeux tant il était couvert de boue et partit faire ses affaires dans le chariot. Ötis sentait une incroyable excitation en lui, son souffle était accéléré et il devait contenir le feu de la jeunesse pour que la volonté du sage soit sans faille. Il se posa contre la voiture pour écouter ce qu’il pouvait bien se passer à l’intérieur. Son petit poing se crispant sur le manche de son arme.

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Message  Zorvan le Jeu 9 Aoû - 2:15

Zorvan était s'était assis au sommet d'un talus, indifférent à la pluie qui tombait dru, ruisselant sur les pentes, ravinant les sentiers et courant dans les fossés. Les gouttes lui passaient au travers tout comme les êtres. Il n'avait pas envie de sourire, ni même d'user de son ironie coutumière. Ce qui allait se passer était une énième répétition des turpitudes de l'âme humaine et il l'avait vue déclinée en de multiples lieux, en de nombreuses époques. L'homme qui s'avançait n'était ni pire ni meilleur que la plupart, ni suffisamment laid pour rendre l'épreuve insupportable, ni assez beau pour être aimable. Il allait juste posséder quelque chose qui ne lui appartenait pas. Cette seule idée était loin de ce que le gardien de l'Antichambre trouvait acceptable. Pourtant il ne pouvait pas intervenir. Il devait juste prendre acte des réactions d'Ötis et décider ensuite s'il était apte à devenir un voyageur au sens plein du terme.

Ce client était un guerrier, un soldat, peut-être un subalterne, rouage entre la soldatesque et les seigneurs, car il n'avait pas les manières d'un gueux mais jamais un noble ne se serait commis en si basses situation et compagnie. Sa vie était sans doute à peine moins rude que celle des spadassins auxquels il commandait, faite de guerres, de meurtres, de mort. Sans la douceur d'un foyer et la fierté d'un honnête labeur. Un militaire de carrière au service de la citadelle. Il avait faim de la chaleur d'un corps à défaut d'autre chose et voulait peut-être exercer le contrôle sur un être inoffensif et anonyme, lui qui ne contrôlait rien de sa vie et avait vu des compagnons d'armes tomber au cours des campagnes successives. La vie de caserne de la citadelle était une alternative peu séduisante aux champs de bataille et proposait l'ennui en place et lieu du fracas des combats. N'y avait-il d'exaltation que dans les mêlées de deux armées ? Si cette ribaude pouvait lui en procurer un peu, personne ne songerait à trouver surprenant qu'il aille la quérir. Personne parmi tous ceux qui avaient connu les débordements qui caractérisaient l'avancée d'une armée en campagne ou l'arrivée dans un village ou une cité d'un contingent de soldats. Le gardien de l'Antichambre avait connu cette furia des troupes en bottes. Ces magnifiques guerriers qui se trouvaient auréolés de gloire ou de la puissance de ceux qui peuvent disposer de la vie et se croyaient au dessus de tout et ayant droit à tout, y compris les faveurs des femmes des vaincus ou des alliés. Il avait été l'un d'eux. Et de cela, il n'était pas fier. C'était avant et au début... C'était il y a longtemps. Un secret de plus qu'il partageait avec le Dévoreur qui lui aussi avait eu ses périodes sombres.

Le moine dans son corps d'enfant était touchant mais il ne fallait pas oublier que c'était bien les orages d'un homme adulte qui couvaient dans l'âme du redresseur de torts. Zorvan l'avait entendu glisser à la fille qu'il allait faire l'ange ... L'ange de quoi ? Bien sûr le gardien de l'Antichambre essayait de le pousser à ce geste. Il voulait savoir si cet homme avait le courage de ses convictions. Le Dévoreur voulait savoir surtout. Lui s'en moquait un peu dans le fond. Cela ne changerait certainement pas sa morne existence sauf si ... Mais le Dévoreur voulait savoir, parce qu'un homme peu déterminé ne survivait pas longtemps dans les Voyages et sans doute aimait-il bien le moine et ne voulait-il pas qu'il lui arrive malheur. Zorvan devait donc éprouver sa capacité à aller au bout de ses choix. Cet homme de Dieu trouverait-il la force de libérer ce qu'il croyait être l'innocence en prenant une vie ? L'homme d'armes était monté dans le chariot, s'aidant d'une main et l'autre sur la garde de son glaive. La caisse de la charrette avait grincé sous son poids d'homme mais les chevaux,sans doute habitués n'avaient pas bronché, statues d'onyx dans la nuit. Seule la légère vapeur qui s'exhalait de leurs naseaux les rendait vivants. La pluie s'étaient arrêtée à présent, de sorte qu'Ötis pouvait entendre les murmures empressés de l'homme et le silence que lui opposait la fille. Zorvan, lui, aurait tout entendu même sous un orage terrible. Il aurait su. Il lisait comme dans un livre les pensées de chacun. N'était-ce pas lui qui écrivait chaque fil de cette histoire. Le moine aussi, qui réunissait toute sa détermination pour accomplir une tâche d'homme avec un corps d'enfant. La charrette oscilla d'abord doucement dans un chuintement sinistre puis plus fortement au fil du commerce qui s'intensifiait à l'intérieur. Le gardien, toujours sur son talus, scrutait les étoiles pour tromper l'ennui d'une attente sordide.

Le voile silencieux et sombre de la nuit se déchira lorsqu'elle cria. Sa voix était presque aussi belle dans la détresse que dans le chant.

- Espèce de sale sorcière ! Tu m'as mordu salope !

Une gifle retentit, suivie d'un affreux silence. Un silence pire que ne l'eurent étés des sanglots. Pourquoi avait-elle crié avant d'être frappée et pas après. Le regard de Zorvan croisa celui du moine, un regard si troublant, porté par les yeux d'un enfant mais un regard d'adulte. Que se passait-il dans la tête d'Ötis ? Qu'est ce qui le retenait d'aller voir ce qu'il en était derrière la tenture ? La peur de voir la vérité dans sa nudité, de voir se concrétiser un acte qu'il n'avait encore jamais fait. Mais lequel des deux actes ? La fornication ou le meurtre ? Un éclat de rire méchant retentit alors.

- Mais t'y vois rien !!! Je m' disais bien ! C'est pas possible d'être aussi maladroite ! Bonne à rien ...

Le charriot s'agita de nouveau puis un cri rauque et guttural s'éleva, lugubre. Un branlebas de combat secoua la caisse en bois contre laquelle était appuyé le moinillon. Un nouveau cri, encore, différent du premier, comme un feulement de chat, de ces cris sinistres qui ressemblent parfois à des pleurs de bébé, puis un horrible gargouillis. Zorvan s'était levé cette fois, se redressant de sa position accroupie, sa longue silhouette se découpant contre le ciel dont les nuages se dissipaient peu à peu. Il semblait ce qu'il était dans la lumière lunaire: irréel. La tension était à son comble. Le gardien sentait qu'Ötis pourrait bien bondir et se faire tuer. Est-ce ainsi que cela devait finir ? Deux morts pour le prix d'un ? Le gardien de l'Antichambre savait bien que non. Cela aurait été trop simple.

Le joli minois de la fille passa par l'entrebâillement de la bâche et elle regarda des deux côtés. Zorvan sourit en baissant la tête devant les soubresauts de cet univers capricieux dont il jouait la partition. Ils purent entendre de petits grognements d'effort puis le corps du garde tomba du charriot dans la boue. Cecilia sauta prestement du charriot et chercha Ötis du regard. Elle exhibait une bourse et une dague, toute fière. Elle glissa la bourse dans son corsage puis s'approchant du petit moine, avec un sourire à faire fondre, elle lui tendit la dague et désigna l'homme inerte du menton. Les yeux de la fille brillaient d'une excitation malsaine et pourtant, on ne pouvait en douter à présent que la lune les éclairait différemment, ils étaient morts malgré leur beauté. D'un autre signe de tête, elle encouragea Ötis puis désigna les buissons à l'orée du bois. Sans doute la dernière couche qu'elle envisageait pour son client. Comment savait-elle qu'on pouvait trouver le couvert des arbres dans cette direction? Le bruissement de la douce brise nocturne dans les feuillages ? Où peut-être était-elle une habituée de l'endroit? L'homme remua légèrement, en gémissant. Il avait une belle tâche rouge sur son plastron, qui s'élargissait en corole sur le pectoral gauche. Il n'en avait plus pour très longtemps. Cecilia s'approcha d'Ötis et lui caressa la joue avec une infinie douceur puis elle chercha sa main et déposa en son creux la dague qu'elle tenait. Tout s'était déroulé en moins de dix minutes, comme un plan bien rôdé et maintes fois répété.




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Re: A quoi rêve un moine le soir au fond des bois ?

Message  Invité le Dim 9 Sep - 19:55

Il veillait. Les yeux fixés sur la toile qui mouvait parfois, le visage de l’enfant était sévère. La pluie balayait petit à petit la crasse de son visage et révélait même au travers de la nuit la blondeur absolue de ses fins cheveux. Le client était grand et imposant pour un si petit garçon mais le temps filait et son courage ne cessait de gravir encore et encore… Le chant du bois était odieux mais le prêtre attendait. L’épreuve de l’homme devait lui apparaître pour lui-même d’abord, il fallait être patient et lorsqu’elle opposerait sa volonté il foncerait. Soudain le cristal de sa voix perça et Ötis en eut les larmes aux yeux. La véhémence de l’homme avait fait taire sa protégée et le silence était plus lourd encore mais Ötis n’arriva pas à s’élancer. Le moine hurlait mais l’enfant lui, était immobile et pétrifié. Ses yeux montèrent vers le ciel et croisèrent ceux de Zorvan. Il aurait voulu la foudre et que le monde se déchire pour faire taire les tourments de son cœur mais il comprit sur le visage du Gardien, que c’était ce qui animait sa passion à lui qui intéressait le sinistre individu et en aucun cas l’horreur de la scène. Les gravures de la Sainte et de son bourreau s’imposaient à lui, comment pouvait-il ne rien faire ?

La voix de l’homme ponctua la scène avec moins de violence cette fois. Cécilia savait crier, il le savait à présent et elle ne criait plus. Qu’est-ce qu’il attendait ? Il n’aurait rien pu attendre de plus probants que ce hurlement mais il n’avait pas bougé. La culpabilité gonfla en sa poitrine comme une bouffée d’angoisse, l’innocence avait été malmenée, il l’avait entendue et lui, n’avait rien fait. Etait-il plus martyr que la Sainte condamnée ? La souffrance terrestre qui élève une âme pour l’éternité contre le robinet du venin qui déchirerait son âme à jamais. Le rythme changea à l’intérieur mais le mouvement était vif. Le religieux s’écarta de la place qu’il s’était attribué comme s’il avait été témoin de trop de choses déjà. D’autres cris s’échappèrent une nouvelle fois mais ce n’était plus sa sirène, alors cela ne le déchira pas. La besogne devait être achevée et la bête s’endormait…

Nerveusement, l’albinos avait maintes fois levé la tête sur Zorvan mais l’homme s’attardait tant sur lui qu’il commençait à croire qu’il était un témoin direct du Seigneur et qu’il l’accusait d’être un lâche. Ötis n’avait même pas sorti sa lame, il baissa la tête à son arme rangée à sa ceinture et ferma les yeux, implorant son courage de ne pas tout gâcher. Lorsqu’il rouvrit les paupières, elle était là. La mine décoiffée mais le regard alerte, elle était bien portante et non brisée comme il commençait à se l’imaginer. Sa pupille disparut et bientôt l’ombre de l’homme roula lourdement jusque dans la boue. Les trombes d’eau ne semblaient pas se calmer et le ruissellement des rues résonnaient comme un déluge ou une ablution de péchés. Il s’approcha alors, précautionneux et fit état des blessures du soldat avant de trouver un peu de réconfort sur la mine de sa douce.

Cécilia portait un étrange sourire et venait de ranger la bourse si difficilement gagnée. Elle possédait une dague et la tendit à l’enfant comme si c’était là un objet précieux et désigna silencieusement l’homme qui râlait sur son chemin de mort. La beauté de la Sainte était pure, presque trop. Ses yeux portaient l’éclat à jamais perdu et le petit prêtre recula d’un pas, meurtri par son échec. Elle était radieuse mais uniquement parce qu’elle avait confiance en lui et qu’il allait la venger. Sa main délicate balaya les légers doutes et Ötis s’approcha de l’homme qui agonisait. L'homme tendit une main en direction du gamin avant d’écarquiller les yeux d’effroi face à son visage d’opale. Cécilia attrapa une jambe et Ötis l’imita. Ensembles, ils tirèrent le corps qui ne résistait pas en direction des bois. L’effort était rude pour lui mais il était déterminé. Un mort était plus lourd qu’un vivant, il attendrait donc le bon endroit et la boue les aidait dans leur mission comme si le souffle Divin encourageait par bien des égards à épurer la souillure.

Enfin Ötis se pencha sur le blessé dont le souffle était percé d’un sifflement caractéristique. Il jeta au loin la dague de Cécilia et son expression changea en un instant, d’une fugace colère. L'ange s'était fendu en diablesse.

-Chante, ordonna-t-il avec l'autorité d'un homme.

Il tira le poignard qu'il avait précieusement conservé à son pantalon c'était avec lui qu'il aurait du agir. Voyant l’enfant reprendre le chemin qu’elle désirait, la sirène fredonna un air bien doux. Le prêtre se pencha alors sur l’homme et lui trancha la gorge d'un geste sûr, sans sourciller. La finesse glissa en une rapide seconde. Il se redressa de son Valérien et versa une larme silencieuse avant de se signer. Il se tourna vers la chanteuse et celle-ci ne s’interrompit pas. Ötis s’approcha d’elle pour l’enlacer et celle-ci l’accompagna dans son geste avec reconnaissance et tendresse maternelle mais le Moine la frappa par trois fois dans le ventre et la mélodie se brisa. Il recula, le visage fermé et le regard fixe pendant qu’elle s’écroulait et gémissait sur ses mains ensanglantées qui ne retenaient pas le sang qui jaillissait.

-Je préfère être damné pour avoir été ton bourreau et accomplir ton martyr plutôt que faillir à ta pureté, répondit-il à son regard accusateur et effrayé.

La fin de sa phrase s’articula avec un timbre appuyé révélant comme la situation était abjecte ce qui contrastait grandement avec les lèvres d’un enfant. La vie quitta le corps de sa protégée et l’enfant tomba à genoux, ne retenant ses larmes de joie. Le froid commençait à mordre sa chair mais il goûtait dans ce petit corps à la chaleur de la vie. La souffrance pour la peine, l’épreuve pour la loi divine. Il s’était sauvé de son cœur alors il serait sauvé par Dieu. Il releva les yeux vers le ciel capricieux et peinait à garder les yeux ouverts sous la pluie battante mais il voulait contempler la grandeur de la Création et soudain l’image de Zorvan lui revint. Il se releva et chercha ce rédempteur avec une pointe d’inquiétude, il jugerait c’était son rôle, il le savait à présent.

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Re: A quoi rêve un moine le soir au fond des bois ?

Message  Zorvan le Sam 15 Sep - 22:55

Zorvan s'efforça de voir l'image d'Ötis adulte dans le geste qui libérait le malheureux de l'agonie. Ce n'était pas là l'oeuvre d'un enfant mais bien d'un homme. Homme de Foi certes, comme en témoignait le recueillement bref du signe de la croix, mais un geste d'homme néanmoins en désaccord avec l'amour de la vie. Un simple samaritain aurait voulu tenter de guérir, bien que la blessure était mortelle ou peut-être sollicité une tentative de confession de l'âme en partance. Ötis avait choisi de hâter le trépas, peut-être bien pour abréger la souffrance et la déchéance de l'homme qui périssait par son vice, mais surtout pour escamoter la souillure qui lui était insupportable davantage encore. Le gardien de l'Antichambre l'avait lu dans le coeur du moine, cette aversion pour le vice, cette certitude d'être la main qui devait laver, sauver l'âme et non l'être vivant. Cette main frappa à nouveau et cette fois la jeune aveugle. Sans pitié mais sans violence. Et l'enfant prononça clairement la sentence avec des mots d'homme et de Dieu à l'oreille qui avait trop tôt perdu son innocence. Le corps gracile glissa lentement puis s'effondra dans la boue. La bouche de Zorvan esquissa un pli amer. Le franciscain n'était pas bon pour l'oeuvre de pitié et de dévouement à la vie, mais pour orchestrer l'application des préceptes de pureté que revendiquait sa religion. Le gardien spirite qui avait été lui-même prêtre guerrier de son peuple savait ce que cela supposait d'abnégation et d'atrocités inconscientes. Il savait qu'Ötis avait accompli son premier meurtre au nom de cette pureté et même s'il l'avait fait en Blue Hospel, le monde des rêves qui ne s'imprime pas dans la vérité de l'être, le moine avait ce germe en lui et pourrait le laisser croitre et multiplier pour peu qu'il trouva le substrat nécessaire à l'expression de sa Foi.

Il s'approcha du gamin qui tenait encore la dague, à genou près du rossignol qu'il avait fait taire à jamais et posa la main sur la frêle épaule qui reprit une autre substance immédiatement. C'était l'homme albinos à la tonsure de nacre qui se tenait désormais agenouillé dans sa robe de bure.

- Je commence à douter de ce qui a motivé le Dévoreur à t'ouvrir les portes de son Dédale mais ses desseins dépassent et englobent les miens, les tiens, tous ceux des voyageurs dont tu seras peut-être. Zorvan ferma les yeux et courba la tête sous la pluie qui avait repris, plus battante que jamais. Il s'accorda alors d'être un simple vivant. Après tout, on était en Blue Hospel et il pouvait bien rêver à sa guise. L'eau ruisselait à présent sur les longs cheveux corbeau et sur le manteau de cuir. Il releva lentement la tête après avoir contemplé le corps de Cecilia.

- Elle aurait pu t'aimer comme un frère ou comme un homme. Poursuivit-il l'air songeur. Elle n'avait pas de famille autre que la maquerelle et son mari car on abandonne un enfant aveugle aussi surement qu'un enfant de neige. Murmura-t-il implacable. Tu as rencontré ton Dieu, elle a rencontré ce couple. C'est la seule différence qui vous a fait ce que vous êtes car tu aurais pu être elle et donner ton corps à la soldatesque pour un peu d'amour et de famille, pour n'être pas seul.

Zorvan se pencha sur le corps de la jeune fille et, s'étant donné les moyens de la consistance, le prit dans ses bras et le porta dans le charriot, à l'abri de la pluie torrentielle. Il entrevit, en écartant le rideau, l'univers qu'elle s'était crée, tout de douceur fait autour du miroir vain devant lequel elle s'apprêtait. Des plumes douces, petites et grandes, de couleurs et de textures différentes s'accumulaient sur la petite coiffeuse de fortune, une petite flûte de roseau humble et rustique, témoin de son goût pour la musique , une boîte à musique fragile, cadeau d'un client plus aimable ou vestige d'une ancienne vie, ou rapine de pauvresse faite à une fille de bonne famille mais attestant aussi de son attrait pour les notes de musique. Il la toucha et les images affluèrent. C'était bien un cadeau, d'une fillette à une autre, offert par une petite fille de bourgeois au détour d'un marché. Deux coeurs s'étaient croisés et ému sans doute et l'un avait offert du rêve à l'autre. Zorvan se retira, apaisé que Cecilia eut pu connaître la compassion sincère d'une soeur de passage à défaut d'amour et effaça son sourire triste pour se faire un masque de gardien.

- Elle aurait pu être une sainte. Poursuivit-il avec plus de douceur. Tu as voulu en faire une sainte à ta façon, je le sais mais elle ne le sera que dans ton coeur et penses-tu, dans le coeur de ton Dieu. Ton Dieu a-t-il un coeur ? Les Dieux ont-ils un coeur ou simplement une raison, une logique, une cohérence qui nous dépassent et font que le Destin s'accomplit ? Ce que je sais c'est que ton Destin est lié à ta Foi et au Dévoreur puisqu'il est venu te trouver.

Il plissa les yeux et contempla l'homme redevenu lui-même qui se redressait face à lui. Il aura voulu lui dire qu'il trouvait son traitement de l'affaire expéditif et son jugement de Cecilia bien hâtif et dispersé. Il aurait voulu lui raconter la vie de la petite fille aveugle avant que ses yeux irisés à la clarté parfois laiteuse ne la précipitent dans le fossé loin d'une famille trop pauvre pour nourrir une inutile, il aurait voulu lui dire que son Dieu l'avait abandonné et qu il ne s'était pas accordé à lui-même le temps de la connaître, de la pardonner et peut-être de l'aimer comme une soeur ou un homme. Mais Blue Hospel avait ainsi écrit les choses sous la main d'Otis Albamanus. Ainsi la pureté devait supplanter les douceurs insoupçonnées d'un coeur. Comment ce fait pouvait-il servir le Dévoreur, Zorvan l'ignorait mais se devait d'accomplir les dessins du Temps et de l'Espace. Il était né pour cela et les aléas de sa vie avaient toujours fini par le ramener à cette constante.

- Tu as fait ce que tu devais pour prouver ta place dans les rangs des voyageurs mais il te reste à éprouver encore des sentiments qui furent tiens jadis et à comprendre comment tu es devenu ce que tu es. Tu vas expérimenter le Champ des Oublis et éprouver ce que peut être la Foi pour d'autres que toi.

Ainsi, Zorvan s'écarta et d'un geste du bras, dévoila un pont sur lequel il invitait le moine à s'engager.


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Re: A quoi rêve un moine le soir au fond des bois ?

Message  Le Dévoreur de temps le Mer 10 Oct - 3:18

RP archivé en attendant le retour d'Ötis, absent pour un mois.

édit:
RP finalement clos par nécessité puisque la personne incarnant Ötis n'est pas revenue.

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Re: A quoi rêve un moine le soir au fond des bois ?

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